Article,
Ecovox Octobre 2002, Baffousam/Cameroun. Mail: Ecovox@cipcre.org
Internet n'est pas un luxe pour les pays pauvres
Prof. Dr. Christoph STUCKELBERGER
Pain pour le Prochain, Suisse
A l'heure du boom
d'Internet, la maîtrise et le partage de l'information sont l'un des enjeux
majeurs du développement. Notamment pour l'Afrique qui souffre du fossé
numérique. Alors que se prépare le Sommet mondial sur la société de
l'information, une mobilisation citoyenne s'impose.
Les ordinateurs, ça ne se mange
pas", gueulaient les manifestants anti-mondialisation au Sommet du G8 à
Okinawa en juillet 2000. Dix-huit mois plus tard, ils clamaient à Porto Alegre
: "Un autre monde ne sera possible qu'avec une autre information. Ce
nouveau discours, qui ne peut que réjouir les pays en développement, est le
signe d'un double changement. Il manifeste la prise de conscience - tardive -
du rôle crucial des technologies de l'information et de la communication (TIC)
dans la mondialisation en cours. Il exprime également la nécessité d'une
mobilisation de la société civile pour le Sommet sur la Société de
l'Information, qui aura lieu à Genève en Suisse en décembre 2003. Une occasion
à ne pas manquer, puisque, pour la première fois, une conférence des Nations
Unies devrait accoucher d'une seule déclaration et d'un seul plan d'action
élaborés de concert par les gouvernements, les entreprises et les organisations
non gouvernementales. Conscients de l'importance de l'enjeu, les pays africains
ont pris les devants en organisant fin mai 2000 une importante conférence
régionale à Bamako (Mali). Le débat est d'ores et déjà lancé. En Suisse, par
exemple, il a notamment été initié par la Campagne oecuménique de "Pain
pour le prochain" et "l' Action de Carême" sous le slogan
"Partager la communication". Grosso modo, deux visions s'affrontent.
D'un côté, celle des grands empires médiatiques comme Vivendi Universal pour
qui l'information est une marchandise, un instrument de pouvoir et de conquête
des marchés. Ainsi Rupert Murdoch, magnat du groupe News Corporation: "
Les médias sont là pour faire des profits. Je ne gère rien pour des motifs de
respectabilité. "
De l'autre, celle des
organisations de la société civile. Pour elles, l'information est un don de
Dieu et un bien commun public, la communication un droit fondamental et un
processus au service du "bien-vivre ensemble", dans le respect des
identités plurielles. " Alors que nous approchons du XXIe siècle,
l'avènement d'une société mondiale de l'information fondée sur la justice, la
liberté et la démocratie doit être l'une de nos toutes premières
priorités", affirmait Nelson Mandela en 1995.
Contrairement à ce que l'on croit
souvent, les TIC sont un enjeu majeur pour les pays en développement.
"L'idée qu'Internet serait un luxe au regard d'autres problèmes comme la
faim, la santé ou l'analphabétisme est typiquement du Nord. En réalité, les
pays du Sud ont bien plus besoin d'Internet et des nouvelles technologies que
les pays développés", estime Olivier Sagna, secrétaire général de
l'Observatoire des systèmes d'information, des réseaux et des inforoutes au
Sénégal.
Pouvoir de
l'information
D'abord, Internet est plus qu'une
simple nouvelle technologie. C'est une révolution comparable à l'invention de
l'imprimerie au Xve siècle: "Internet est l'instrument et la structure
organisationnelle qui distribue le pouvoir de l'information, la création du
savoir et la capacité de mise en réseau dans tous les domaines, écrit le sociologue
des médias Manuel Castells. Se développer sans Internet aujourd'hui, ce serait
comme s'industrialiser sans l'électricité hier. Ne pas être connecté à
Internet, ou l'être superficiellement, c'est se faire marginaliser. "
Ensuite, comme l'ont déjà montré
de nombreuses expériences sur le terrain, les TIC peuvent servir à lutter
contre la pauvreté dans plusieurs domaines. L'économie locale : accès à des
informations essentielles sur les prix, les marchés, la météo. La santé :
consultations, diagnostics et traitements à distance, coordination de programmes
de vaccination. L'éducation : partage du savoir, enseignement à distance,
diffusion à peu de frais de matériel scolaire. La politique : stimulation et
contrôle des processus démocratiques, création de réseaux de mouvements citoyens,
des droits humains ou de la conscientisation. Un bon exemple d'utilisation des
nouvelles technologies de l'information au service du développement est le
projet de la Fondation M. S. Swaminathan au Tamil Nadu (Inde). Plusieurs
villages côtiers ont vu leur existence changée par l'installation d'un point
d'accès communautaire à l'Internet. Les pêcheurs peuvent ainsi obtenir des
informations vitales sur la météo, les courants maritimes, les vents, les prix
sur les marchés. Comme le dit l'un d'eux, Rajesh: "Grâce à Internet, nous
avons plus facilement accès aux bancs de poissons. Nous savons le prix que nous
allons pouvoir en retirer, sans devoir passer par les intermédiaires qui nous
manipulent. Nous recevons également plein d'informations utiles sur la politique
régionale, la prévention en matière de santé, les problèmes agricoles, les
questions juridiques. Surtout, grâce à l'e-mail, nous pouvons garder une
relation avec nos parents et amis qui sont partis à la ville ou habitent dans
d'autres régions."
Cependant, pour que les
populations les plus défavorisées puissent vraiment tirer profit des TIC,
encore faut-il qu'elles y aient accès et qu'elles puissent se les approprier,
selon leurs besoins et spécificités culturelles. Or, actuellement, 95% des
terriens sont exclus du réseau des réseaux et 88% des internautes habitent dans
les pays du Nord. Seuls quatre Africains sur mille sont connectés à Internet et
à l'intérieur de l'Afrique c'est surtout l'Afrique du Sud.
Si l'on veut éviter qu'un nouveau
fossé - digital- s'ajoute durablement à celui du développement, accroissant les
inégalités socio-économiques, plusieurs mesures s'imposent en termes
d'infrastructures, de transferts technologiques et financiers, de formation,
d'adaptation des technologies aux conditions locales, de création de contenus
dans des formes et des langues respectueuses de la diversité socio-culturelle,
de libre accès aux codes-sources des logiciels. Autant de revendications qui
ont notamment animé la campagne de cartes et courriels au gouvernement de la
Suisse comme aux entreprises de télécom.
Par la politique de développement
et le lobbying nous devons essayer d'influencer les gouvernements et le secteur
privé dans leurs prises de position au sommet mondial en 2003. Mais aussi les
programmes de développement (comme ceux soutenus par Pain pour le prochain et
l'Action de Carême) peuvent et doivent inclure la réflexion et la pratique des
"vieilles" comme des nouvelles technologies d'information. Ce n'est
pas l'Internet seul qui peut et doit être mis au service de l'homme et du
développement. La télévision et notamment la radio, le téléphone et la presse
libre restent des moyens et des technologies importantes au service du développement.