Le rôle de "la Loi et des Prophètes" pour
l'éthique chrétienne
(Matthieu 5,17-20)
Rev. Prof. Dr. Christoph Stückelberger,
professeur d’éthique à la Faculté de Théologie de l’Université de
Bâle/Suisse
et directeur de Pain pour le prochain (service des Eglises protestantes de
Suisse pour le développement)
L’éthique et la morale
chrétienne essaye de répondre à la question: Comment dois-je agir pour répondre
à la volonté de Dieu et vivre en responsabilité envers Dieu? Est-ce que la
libération et la liberté, donnée par Jésus Christ, nous libère de toute loi ou
est-ce que la loi morale (de l’Ancien Testament) est encore valable pour les
chrétiens et chrétiennes? L’article donne une réponse protestante à cette
question fondamentale de l’éthique, basée sur l’enseignement de Jésus :
«Je ne suis pas venu pour supprimer (la loi) mais pour leur donner leur
véritable sens. » (Matt 5,17)
1. Observations exégétiques
du texte
1.1 La situation de la
paroisse de l'évangile selon Matthieu
L'évangile selon Matthieu, écrit dans les années 80 dans la région de la
Syrie, probablement dans une ville comme Antioche, est né au sein des paroisses
judéo-chrétiennes et est écrit pour elles. C'était déjà la deuxième génération
de chrétiens dont les parents était déjà baptisés. Pour Paul et la première
génération la nouveauté de l'évangile, la conversion et la distance à la
synagogue étaient prioritaires. Ainsi l'évangile selon Marc - on suppose qu'il
était déjà connu dans la paroisse de l'évangile selon Matthieu - n'a pas du
tout accentué la Loi de Moïse, tandis que pour la deuxième génération, la
situation était bien différente. Elle était déjà exclue de la synagogue, elle
était probablement en priorité en dispute avec le mouvement pharisien et elle
devait trouver des réponses éthiques à long terme, pour la vie quotidienne
comme pour la vie de la paroisse et de l'église. Matthieu veut encourager les
baptisés, les judéochrétiens, à prendre la responsabilité éthique dans une
situation plutôt difficile voire désespérée. Je mentionne brièvement cette
situation afin de mieux comprendre le contexte et le but de l'évangile selon
Matthieu.
1.2 Contexte et structure du
texte Matt 5, versets 17-20
L'enseignement des paroles et de la vie pratique de Jésus est pour Matthieu
au centre de son évangile. Ce n'est pas par hasard qu'il fait commencer le
ministère de Jésus dans le public par le sermon sur la montagne et qu'il
termine l'évangile avec le mot de Jésus: "...apprenez-leur à garder tout
ce que je vous ai commandé." (Matt 28,20). Notre texte sur "la Loi et
les Prophètes" doit être lu dans ce contexte de l'enseignement éthique.
La position du texte dans le Sermon sur la montagne est également
importante: Le sermon commence avec les béatitudes, c'est à dire avec la grâce
de Dieu, avec l'encouragement, avec la vision du Royaume des Cieux, et pas avec
la Loi.
Les versets 17-19 forment l'ouverture forte sur la relation entre la Loi
vétérotestamentaire et l'enseignement de Jésus. Le verset 20 est le pont, voire
le commencement, et en même temps le résumé des versets 21-48 avec les six
"antithèses".
1.3 La compréhension de la
Loi dans la théologie de Matthieu
Le centre de la compréhension matthéenne de la Loi se trouve dans le
premier verset du texte: "Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour
accomplir" (v.17). Le mot "accomplir" (pleroo) montre la liaison
éternelle entre l'Ancien et le Nouveau Testament, entre la Loi de Moïse et la
Loi du Christ. Il en montre en même temps la différence. Le sens du mot clef
"accomplir" est interpréter très différemment[1]:
a) comprendre la vraie signification de la Loi, qui doit être vue dans la
lumière du sommaire de la loi, le double commandement de l'amour (Mt 22,34-40)
ou la règle comme "Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour
vous, vous aussi faites-le pour eux; car c'est la Loi et les Prophètes."
(Mt 7,12). Cette interprétation est visible dans la traduction de la Bible
"en français courant" qui dit: "Je ne suis pas venu pour les
supprimer mais pour leur donner leur véritable sens." (V17); b) ajouter,
compléter dans le sens quantitatif, c) pas seulement reconnaître, mais observer
la Loi, vivre selon la Loi, d) Jésus a - par sa mort et sa résurrection -
terminé la validité de la Loi parce qu'elle est accomplie par l'amour de Dieu.
Quatre aspects de cette théologie, d'accomplir la Loi, me semblent
importants pour l'éthique théologique: Ce ne sont pas les chrétiens en général
qui accomplissent la Loi ou qui peuvent le faire, mais c'est le Christ
lui-même: "Je suis venu ... pour
accomplir."(v.17) "Accomplir la Loi" est donc étroitement lié à
la christologie et en même temps à l'eschatologie (v.18: "jusqu'à ce que
tout soit accompli"). Le deuxième aspect: si on analyse les six antithèses
qui suivent notre texte (v. 21-48), on remarque que trois d'entre elles (no 1,2
et 6) radicalisent et aggravent la Tora, tandis que les trois autres (no 3,4 et
5) critiquent la Tora et changent profondément la direction de la Loi.
C'est-à-dire que le mot "accomplir la Loi" inclus pour Jésus de
différentes compréhensions. Le troisième aspect: Matthieu utilise plusieurs
fois dans son évangile l'expression "la Loi et les prophètes". Les
prophètes ont critiqué la mise en oeuvre superficielle de la Loi, ils ont
souligné les lois sociales, et ils ont critiqué la pratique des lois du culte.
Les prophètes ont essayé "d'accomplir" la Loi dans leur manière.
Cette critique prophétique de la Loi est incluse dans l'annonce de Jésus,
d'accomplir la Loi. Le quatrième aspect: Jésus ne demande pas seulement
d’observer la loi, mais il la vit lui-même, fondée et centrée sur l'amour, et
il montre le chemin et offre les forces nécessaires par le Saint-Esprit.
1.4 L'impératif et
l'indicatif
Ici j'aimerais souligner que la théologie de Matthieu ne connaît pas
seulement l'impératif, mais aussi l'indicatif! C'est essentiel pour l'éthique
chrétienne. Je reconnais six aspects
de l'indicatif, c'est-à-dire de la dimension sotériologique de la Loi chez
Matthieu: 1. Pour lui, le don de la Tora est une grâce et celui qui apporte une
telle grâce aux hommes est le Libérateur. 2. Dieu envoie et offre son fils pour
accomplir la Loi. La Loi est liée à la christologie. 3. L'offre du salut
précède l'exigence de l'obéissance, les béatitudes précèdent les antithèses. 4.
La loi est offerte à tous les peuples, sans condition préalable et sans limites
religieuses, culturelles, ethniques ou politiques. 5. L'enseignement éthique
est - dans les paroisses de Matthieu comme aujourd'hui - comme la prédication
aussi une forme d'annoncer le salut du Sauveur. 6. Pour Matthieu, le péché
c'est de ne pas observer la Loi. Mais le pardon des péchés (Mt 18,21-35) et la
mort de Jésus pour la rémission des péchés (Mt 26,29: la Sainte Cène) sont un
aspect central aussi pour la théologie mathéenne.
2. Réflexions dogmatiques et
éthiques sur la relation entre la Loi et la parole
Notre texte nous donne donc des indications importantes pour répondre à la
question du rôle de "la Loi et des prophètes" pour l'éthique
contemporaine. Mais pour trouver une réponse adéquate, l'éthique théologique ne
peut s'appuyer seulement sur le texte d'un seul évangile. La révélation de Dieu
dans les textes bibliques montre une grande richesse de réponses à la question
du rôle de la Loi et des Prophètes pour la foi chrétienne. Le devoir de la
théologie systématique est de montrer l'unité dans la diversité et la diversité
dans l'unité de ses réponses. Ils répondent à des situations et à des questions
spécifiques. Les conflits entre les différentes interprétations du rôle de la
Loi a influencé l'histoire de l'église de Marcion qui voulait écarter la Loi,
et d’Iréné qui voulait la perfectionner, jusqu'à aujourd'hui. Je prends les
exemples de l'évangile de Luc, de la théologie de Paul et de celle de Calvin.
2.1 Luc et Paul
Il y a une claire différence entre Matthieu, Luc et Paul. Pour Matthieu,
Jésus "accomplit" la Loi et lui donne pleine validité, tandis que
pour Luc "la loi et les prophètes ont duré jusqu'à Jean; depuis lors le
Royaume de Dieu est annoncé" (Luc 16,16). Pour Matthieu la Loi et le
Royaume de Dieu restent liés, pour Luc ce sont deux étapes bien distinguées
dans l'histoire du salut. Mais d’autre part La Loi reste valable aussi pour Luc
(v. 17!). Pour Paul "le Christ est la fin de la Loi, parce qu'il justifie
tous ceux qui croient." (Epître aux Romains 10,4). Mais Paul aussi donne
une valeur positive à la Loi quand il parle de "la Loi du Christ"
(Epître aux Galates 6, verset 2). Jean Zumstein, professeur du Nouveau
Testament en Suisse, l’a dit d’une manière précise: "Pour Paul, la grâce
libère et justifie, pour Matthieu, elle secourt et édifie"[2].
Ou comme l'a dit le Théologien Zurichois Leonhard Ragaz dans son commentaire du
Sermon sur la montagne: "Le Sermon sur la montagne est l'accomplissement
du décalogue et seulement dans cet accomplissement son abolition."[3]
2.2 Matthieu et Calvin
Il y a une structure analogue entre l'interprétation de la loi chez
Matthieu et Calvin. Matthieu, au sein des quatre évangélistes, et Calvin au
sein des trois grands Réformateurs, ont donné à la Loi une signification
beaucoup plus positive que les autres. J'appuie l'avis d'Eric Fuchs, éthicien
de Genève, qui appelle "l'éthique calvinienne une herméneutique de la
Loi"[4].
L'existence humaine selon Calvin, comme selon Matthieu, est subvertie par le
péché. La liberté de l'amour doit être assistée et renforcée par la Loi. Mais
observer la nouvelle Loi, être actif dans le monde sur la base de ses propres
valeur, ne sont, pour Calvin comme pour Matthieu, pas du tout la justification
par les oeuvres, mais plutôt l'expression de la grâce, de la joie, de la
reconnaissance, et surtout de la louange de Dieu!
Chez Calvin comme chez Matthieu, la Loi est liée à la christologie. Calvin
traite les questions de la Loi dans le deuxième livre de
"l'institution" au sein de la christologie. Ce n'est pas par hasard,
mais un signe de la conviction, que l'homme est capable d'aimer par la grâce de
Dieu, visible et proche en Jésus Christ. La règle d'Augustin "ama et fac
quod vis" est, selon Calvin, concrétisée par la Loi qui est une figure, un
exemple historique, une expression de l'amour de Dieu pour son peuple sur le
chemin de la réconciliation. Mais cette Loi dans tout son radicalisme - le
Sermon sur la montagne en est la plus forte expression - ne peut être acceptée
par l'homme que si l’on vit par la force de la rémission.
L'herméneutique de la Loi devient visible chez Calvin entre autres dans la
distinction des trois usages de la Loi: usus elenchticus legis[5],
usus politicus legis[6]
et usus in renatis[7]. Dans notre
texte, Matthieu 5, 17-20, surtout le premier et le troisième usage sont
visibles.
Lisons le verset 19: "Celui donc qui violera l'un de ces plus petits
commandements, et qui enseignera aux hommes à les violer, sera déclaré le plus
petit dans le Royaume des Cieux; mais celui qui les observera et qui les
enseignera, celui-ci sera déclaré grand dans le Royaume des Cieux!" Ce
verset doit être interprété à mon avis comme usus elenchticus legis: Personne
n'est capable de ne pas violer les plus petits commandements et d'être parmi
les grands, mais dans le miroir de ce verset, nous voyons plus clairement la
réalité de ce monde et de notre propre foi. Cette tension et ce fossé nous
inspirent à croire plus fortement et à travailler pour un monde plus juste et
pour une vie spirituelle plus profonde.
Le troisième usage de Calvin est fort intéressant chez Matthieu: usus in
renatis signifie qu'aussi les baptisés, les fidèles ont besoin de la Loi.
Calvin: „ Bien qu’ils (les fidèles) aient la Loi écrite en leurs cœurs du doigt
de Dieu, c’est à dire bien qu’ils aient cette affectation par la conduite du
Saint-Esprit, qu’ils désirent d’obtempérer à Dieu, toutefopis ils profitent
encore doublement en la Loi : car ce leur est un très bon instrument pour
leur faire mieux et plus certainement
de jour en jour entendre quelle est la volonté de Dieu, à laquelles ils
aspirent, et les confirmer en la connaissance de cette volonté. [8]
"Usus in renatis" rejoin la situation de la paroisse de Matthieu,
comme je l'ai décrite brièvement au commencement. La Loi pour les fidèles sert
à l'éducation, à l'instruction et à l'exhortation, mais elle n'est plus là pour
condamner!
2.3 Loi et Evangile
C'est exactement là où se trouve l'aspect de l'Evangile dans le Sermon sur
la montagne et dans la Loi! Matthieu comme Calvin soulignent l'unité de la Loi
et de l'Evangile, de l'ancienne et de la nouvelle alliance, de l'Ancien et du
Nouveau Testament. Il y a visiblement des différences, des tensions, mais pas
de contradictions insurmontables ou de ruptures définitives. Pour résumer la
position de Calvin sur la Loi et l'Evangile, je cite Eric Fuchs: "La Loi
n'est donc ni inférieure, ni disqualifiée par la révélation du Christ; elle est
de l'ordre de la promesse, Dieu y est engagé totalement, et même une fois la
promesse réalisée en Christ, elle demeure une attestation toujours valable de
l'espérance du salut."[9]
Je partage la position théologique, telle qu’elle est visible dans le texte
de Matthieu 5,17-20 ou chez Calvin, qu'il y a une forte relation et un
renforcement mutuel- je ne dirais pas une unité - entre la Loi et l'Evangile.
L'accentuation de Paul, qui souligne la rupture entre la grâce et la Loi,
n'était néanmoins pas fausse dans sa situation de la première génération, après
la résurrection du Christ, mais il n'a accentué qu'un côté de la médaille. Les
deux cotés sont inséparables. La justification par la foi et la liberté
chrétienne restent la base pour accomplir la Loi.
L’interprétation réformée et calvinienne du thème „Loi et Evangile“ reste,
jusquà aujourd’hui, en tension avec l’interprétation luthérienne. Ceci est une
des raisons des différences confessionelles dans l’éthique théologique. C'est
pour cette raison que je soutiens la proposition du comité exécutif de la
communion ecclésiale de Leuenberg de juin 1996 de lancer un processus d'études
réformées-luthériennes sur l'interprétation de "Loi et évangile" pour
les prises de position éthique des églises.
2.4 La justice qui est
meilleure (la nouvelle justice)
La relation positive entre la Loi et l'Evangile se manifeste dans notre
texte aussi dans le verset 20, où Matthieu parle de la justice: "Si votre
justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez
point dans le Royaume des Cieux."
Le texte grec utilise le mot "perisseuein ... pleion" et pas
"mallon": La justice des chrétiens doit avoir un "plus"
dans le sens quantitatif et qualitatif: plus grande, plus profonde, plus vécue;
ceci correspond au mot "accomplir la Loi“ dans le verset 17: la justice
des pharisiens n'est pas oubliée ou totalement sans valeurs, mais elle doit
être approfondie, purifiée et orientée vers l'amour.
3. La signification du texte
pour l'éthique contemporaine
L'histoire de l'interprétation du texte Matt 5,17 nous montre que le texte
est toujours devenu actuel quand les églises ou l'éthique ont eu la tendance a)
de marginaliser l'Ancien Testament ou b) de délayer les valeurs bibliques et
les changer en des principes abstraits de l'éthique ou c) de se retirer de
l'engagement dans le monde[10].
C'est déjà visible dans la paroisse de Matthieu, car ce n'est pas par hasard
qu'il encourage les fidèles juste dans le texte précédent à ne pas perdre la
saveur du sel et à rester la lumière du monde!
3.1 La situation actuelle
des valeurs et de l'éthique
Pour éclaircir la signification du texte pour l'éthique théologique
contemporaine dans les différents continents, en Europe comme en Chine, il nous
faut décrire quelques éléments de la situation actuelle des valeurs. Je me
limite à mentionner cinq tendances:
a) L'individualisme moral et le pluralisme moral: l'individualisme des
valeurs est clairement montré dans beaucoup d'études de sociologie des
religions et est devenu – avec la globalisation - un phénomène global. Cet
individualisme est lié au pluralisme des systèmes de valeurs dans les sociétés
modernes et globalisées. Il n'y a point de "loi" commune au niveau
des personnes, non plus dans les églises.
b) les fondamentalismes chrétiens, islamiques, hindouistes ou
non-religieux. Les fondamentalismes religieux déclarent que leurs systèmes de
valeurs, dans tous les détails, sont absolus et sans aucune possibilité
d'évolution ou d'adaptation aux différentes cultures. Les fondamentalismes
non-religieux sont - selon ma définition - des systèmes politiques qui mettent
une seule valeur à la première place et d'une manière tellement absolue que
tout le système devient à la fin absolutiste. C'était le cas avec des dictatures
qui néglident la dignité de la personne. Cette sorte d'absolutisme risque aussi
de s'établir avec le libéralisme et le capitalisme « pur » s’il rend
absolu la valeur de la liberté individuelle sans la lier à d'autres valeurs
comme la justice sociale.
c) la recherche d'une éthique mondiale et interculturelle[11].
Cette conception essaye de trouver une base minimum de valeurs communes
internationales. Elle a l'avantage d'offrir une base de coopération mondiale,
mais elle risque en même temps de devenir fade et de perdre la profondeur de la
vérité, soit chrétienne, soit d'autres religions.
d) la tendance des médias de rompre des tabous pour des raisons
médiatiques, finalement économiques, et de refuser presque chaque
"loi" morale.
3.2 La provocation du texte
pour l'éthique contemporaine
Quelle est l'importance du texte Matt 5,17-20 pour l'éthique théologique
dans cette situation contemporaine?
A ceux, qui aimerait se retirer dans l'individualisme et dans une
privatisation des valeurs, le texte rappelle que la volonté de Dieu s'exprime
dans des valeurs communes en gardant la communauté et la continuité des
générations, aussi avec les ancêtres.
A ceux qui cherche leur sécurité morale dans le fondamentalisme comme
réaction à l'individualisme et au pluralisme, le texte rappelle que la Loi de
Dieu n'est pas de pierre et hors de la dynamique du Saint-Esprit et de
l'histoire. Elle est fondée dans la vie, la mort et la résurrection du Christ,
accomplie dans son évangile de l'amour. Elle est une expression de la liberté
chrétienne.
A ceux qui veulent concentrer ou réduire les valeurs chrétiennes à quelques
principes généralisés et abstraits, le texte rappelle que l'Evangile, qui
accomplit "la Loi et les Prophètes", est beaucoup plus concrète et
plus riche que des principes. Il est lié à l'histoire de Dieu avec son peuple,
avec l'humanité et avec toute sa création.
A ceux qui acceptent que l'économie domine toutes les décisions et domaines
de la vie et que les valeurs économiques soient toujours mises à la première
place, le texte demande de donner la priorité à la Loi de Dieu. En conséquence
les lois économiques doivent être formulées et mises au service de la Loi de
Dieu.
3.3 La Loi de Dieu et les
lois politiques et économiques
Est-ce que la Loi de Dieu qui permet „d'entrer dans le Royaume des
cieux“ - promis dans notre texte,
verset 20 - donne des indications concrètes pour les lois économiques ou
politiques actuelles? Cette question centrale pour l'éthique contemporaine ne
peut pas être traitée en deux mots. Je peux, dans ce cadre, seulement indiquer
la direction de ma réflexion que j'ai publiée et justifiée dans d’autres
publications[12]. Ma
réponse: Ni confusion, ni séparation entre la Loi de Dieu et les lois sur
terre. Ce sont les "signes d'espérance" qui forment un pont entre les
deux. Ou exprimé avec un mot de Calvin que je cite souvent comme un leitmotiv:
"Le règne-ci, qui est spirituel, commence déjà sur la terre en nous
quelque goût du royaume céleste."[13]. Notre texte matthéen renforce cette conclusion que
La Loi de Dieu offre - par un rapport d’analogie - des éléments pour la
construction des lois politiques et économiques. Dans ce sens le texte Matt
5,17-20 est une critique du modèle luthérien des deux régimes séparés, le
régime spirituel et le régime séculier. Nous nous trouvons ici devant le côté
„ni séparation“. L’autre côté - „ni confusion“ des deux régimes - n’est pas
visible directement dans le texte. Il pourrait même en être abusé pour
confondre ces deux régimes et pour justifier un système théocratique.
L’ensemble des textes néotestamentaires sur le Royaume de Dieu montre
clairement que la confusion et l’identification du Royaume de Dieu avec n’importe
quel royaume des hommes dans le monde ne peux pas être justifié, que ce soient
des royaumes politiques, économiques, éthniques ou culturels.
4. Exemple: Pour une
économie durable dans la perspective de la Loi de Dieu
Je termine cette réflexion par l’exemple d’un pont entre la Loi de Dieu et
les lois économiques. Autrement dit: Quel pourrait être un "goût du
royaume céleste" dans l'orientation de l'économie? Pour une approche
approfondie j'inclurais naturellement le dialogue avec les sciences économiques
comme je l'ai fait dans plusieurs de mes publications[14].
Je prends comme exemple la question suivante: Y a t’il des raisons
d'éthique théologique pourquoi l'économie devrait s'orienter à la valeur de la
durabilité? Je mentionne à cet effet trois aspects de la Loi de Dieu:
- La première Loi de Dieu pour l'homme se trouve dans l'histoire du Jardin
d'Eden: "L'Eternel Dieu prit donc l'homme, et il le mit dans le Jardin
d'Eden pour le cultiver et pour le garder." (Genèse 2,15) Cultiver,
développer l'économie pour nourrir l'humanité, mais d'une façon durable pour
sauvegarder la création: Ce double mandat montre la direction éthique en
laissant la liberté aux hommes de développer une économie et une agronomie
durable dans ce cadre.
- Dieu a fait une "alliance éternel" avec son peuple et toute sa
création (Gen 9.8ss) et il l'a renouvelé plusieurs fois avec une "nouvelle
alliance" (Jér 31.31; Matt 26,28). La réponse volontaire de l'homme à
l'offre de cette alliance de Dieu oblige à orienter toutes les activités
humaines, y inclut l'économie, à cette alliance durable.
- La règle de la réciprocité selon Matt 7, v.12 ,"Tout ce que vous
voulez que les hommes fassent pour vous, vous aussi faites-le pour eux; c'est
la Loi et les Prophètes" est valable aussi pour la relation entre les
générations. L'économie des ressources doit s'orienter au principe, à la
"Loi", que les futures générations ont les mêmes droits comme les
générations qui vivent aujourd'hui.
C'est l'amour du Christ, son Esprit de Pentecôte, qui accomplit la Loi et les Prophètes, qui encourage ainsi les fidèles vers un développement humain et durable, qui dirige l'éthique théologique vers cette perspective et qui guide l’Eglise dans sa responsabilité morale dans et pour la société.
[1] Luz, Ulrich : Das Evangelium nach Matthäus (Mt 1-7), Benziger/Neukirchner, Zurich 1991, p.232.
[2] Zumstein, Jean : Miettes exégétiques, Labor et Fides, Genève 1991, p. 150.
[3] Ragaz, Leonhard: Die Bergpredigt Jesu, Furche Verlag, Zurich 1971, p.51.
[4] Fuchs, Eric: La Morale selon Calvin, Les éditions du Cerf, Paris 1986, p. 42.
[5] Calvin, Jean: Institutio Religionis Christianae IRC II, 7,6-9.
[6] Idem, IRC II, 7,10-11.
[7] Idem, IRC II, 7,12-17.
[8] Idem, IRC II, 7,12.
[9] Fuchs, Eric, op. cit, p.42).
[10] Luz, Ulrich, op. cit., p. 243.
[11] Exemple: Küng, Hans: Weltethos [il existe une édition chinoise !]
[12] Par ex. Stückelberger, Christoph: Umwelt und Entwicklung. Eine sozialethische Orientierung, Kohlhammer Verlag, Stuttgart 1997.
[13] Calvin, Jean: IRC IV, 20,2.
[14] Voir Stückelberger, Christoph: Global Trade Ethics, WCC publications, Geneva 2003.